24.nov. 2006 | Source: Mutations ©
Assassinat : Pétain Nnanga; Le dernier jour d’un colonel
Par Brice R. Mbodiam
A la retraite depuis deux ans et employé à Agrocom (une entreprise appartenant à un autre colonel à la retraite : Edouard Etondé Ekotto), le premier porte-fanion du général Semengue a été froidement abattu à Yaoundé par des malfrats, le 5 septembre dernier. Au cours de la reconstitution des faits, ils ont confessé que leur acte n'était pas un accident de braquage mais un assassinat prémédité et commandité. Une enquête de Brice R. Mbodiam
Menotté et encadré par des gendarmes armés, Sanders Kemegne Mepeyou a un sourire radieux. Ce repris de justice âgé de 29 ans est pourtant présenté par les gendarmes comme étant l'auteur du coup de feu qui a ôté la vie au colonel de l’armée de l’armée de terre à la retraite, Pétain Nnanga, le 5 septembre dernier aux environs de 19h, au quartier Ekoumdoum à Yaoundé. En ce vendredi, 17 novembre 2006, cet assassin présumé est revenu sur le lieu du crime, dans le cadre de la reconstitution des faits organisée par la gendarmerie, en présence du secrétaire d'Etat à la Défense chargé de la gendarmerie, Jean-Baptiste Bokam.
A l'occasion, Sanders Kemegne Mepeyou est accompagné des trois acolytes qui l'ont aidé à réaliser l'opération. Il s'agit de Dady Serge, 23 ans; Désiré Omengué alias Alino, 28 ans; et Eric Mbakop, 30 ans. Ils ont été mis à la disposition du commissaire du gouvernement du tribunal militaire de Yaoundé, après la reconstitution des faits. Tous sont des repris de justice qui se sont rencontrés, précisent nos sources, à la prison centrale de Kondengui. Ils se sont plus tard constitués en un gang spécialisé dans les braquages. Mais, le 5 septembre dernier au domicile de Marie Archangelo [présentée comme une proche du colonel Nnanga], où a lieu le drame, les quatre individus sus cités n'emporteront aucun butin, comme le font généralement les braqueurs. L'un d'entre eux a simplement abattu le colonel Pétain Nnanga, avant de fondre dans la nature avec ses trois complices.
"Seul Sanders savait qu'il était question de tuer quelqu'un. On lui a décrit [par téléphone quelques heures plus tôt] la manière dont cette personne était habillée. Les trois autres disent avoir été surpris que Sanders sorte une arme et tire. Ils ne savaient même pas qui leur ami avait tué. Ils disent avoir su l'identité de la victime plus tard à travers les journaux", confie une source autorisée. Ce 5 septembre-là, la journée du colonel Nnanga, selon des sources familiales, avait été plutôt calme. Habillé d'un survêtement, il avait passé la matinée à vaquer à quelques occupations à son domicile à la Cité verte. Peu après 14h, l'officier retraité reçoit sur son téléphone portable deux coups de fil auxquels il ne répond pas.
Plus tard, il s'apprête à aller se coiffer. Son épouse, Alice Marie Nnanga, qui souhaite également rendre visite à une amie, saisit alors cette occasion pour lui demander de la déposer. Requête à laquelle Pétain Nnanga accède, après avoir changé de vêtements. Au sortir de son domicile, il est vêtu d'un tee-shirt rouge, d'une culotte et d'une paire de tennis. Sa tête est surplombée d'une casquette. Son épouse déposée chez son amie, Pétain Nnanga promet de repasser la chercher un peu plus tard. Il se rend ensuite au salon de coiffure, puis chez son cousin, maître Essono, un greffier à la retraite, qui habite également la Cité verte. Il est 17h. Les deux cousins sont rejoints une heure après par Akamba, un neveu du colonel, appelé au téléphone par Pétain Nnanga lui-même. A bord du véhicule de l’officier à la retraite, une Suzuki 4x4 bleu foncé portant encore une immatriculation étrangère sur une plaque minéralogique rouge, le trio entreprend de faire le tour de la ville à la recherche de certains journaux.
Commanditaire
A cette heure-là, la majorité des kiosques sont fermés. Le colonel Nnanga et ses accompagnateurs finissent par trouver leurs journaux au kiosque situé à côté du ministère de l'Economie et des Finances. Il est environ 18h30. Direction : le domicile de Marie Archangelo au quartier Ekoumdoum, dans la banlieue de la capitale. Une trentaine de minutes suffisent pour rallier la maison de la veuve du musicien Archangelo de Moneko’o, véritable virtuose de l'accordéon. Le véhicule garé, ses trois occupants, qui ne se doutent pas de ce qu'ils sont suivis, toquent chez Marie Archangelo. Le fils de cette dernière, un adjudant de l'armée qui semble bien connaître ces hôtes, leur ouvre la porte.
A peine entrés dans le salon, Pétain Nnanga et ses frères sont surpris de voir entrer un individu non armé qui leur intime l'ordre de se coucher. "Qui êtes-vous?", interroge le colonel qui, avec les trois autres occupants de la maison (dont le fils de Marie Archangelo, qui, elle, est dans sa chambre) ne s'exécutent pas. C'est alors que surgit un second individu brandissant une arme, un pistolet à canon scié, de fabrication artisanale. Ce dernier réitère l'injonction : "couchez-vous!". A l'extérieur, deux complices font le guet. Sous la menace de l'arme, tout le monde s'exécute, sauf le colonel Nnanga. Lequel, mu par son réflexe de militaire, tente de faire un pas en direction de l'agresseur. Celui-ci ouvre le feu et atteint son vis-à-vis du côté droit de la poitrine.
Les deux agresseurs prennent la clé des champs, sans rien emporter. Avec un plomb dans la poitrine, Pétain Nnanga tente de poursuivre ses assaillants avant de s'écrouler sur la véranda. Alerté par le coup de feu, un militaire en faction devant le domicile du colonel Fouda, l'Aide de camp du président de la République, n'a pas le temps de réagir. La raison? Il n'a pas son arme à côté de lui. Le temps d'aller la chercher pour une intervention, les assassins sont déjà partis. Il est à peu près 19h. A bord d'un taxi réquisitionné par les populations accourues sur le lieu du drame, le colonel Nnanga est transporté à l'hôpital militaire. Il y rend l'âme quelques minutes plus tard.
Pendant ce temps, son épouse continue de l'attendre chez son amie. Elle est finalement informée du drame vers 21h. Entre-temps, le véhicule de la victime retrouvé surplace par les gendarmes de la brigade de Nkomo est conduit à la Légion de gendarmerie du Centre. Les premières auditions des témoins sont menées par la compagnie de gendarmerie de Yaoundé 3ème, au quartier Emombo. Le dossier est finalement confié à la Compagnie de gendarmerie de Yaoundé 1er.
Cette unité diligente l'enquête qui conduira, le 1er octobre 2006 à Awaé, à l'arrestation de Dady Serge, l'un des quatre assassins présumés.
"Avant de le prendre, il a percé le plafond de la maison et est passé par dessus les toitures de trois maisons. Après plusieurs sommations, il a pris une balle dans une jambe", rapporte notre source. Sanders, le tireur, est interpellé quelques jours plus tard à Ekounou tandis que les deux derniers séjournaient déjà depuis quelques jours aussi dans les geôles du Groupement spécial des opérations de la police (Gso), pour une histoire de vol de voiture. La circulation des 44 44informations entre ces deux unités permet de mettre le gang au complet à la disposition de la gendarmerie.
Les mobiles
Selon la reconstitution des faits du 17 novembre dernier, certaines interrogations qu’avait suscitées ce crime crapuleux ont pu trouver une explication. Même si quelques zones d'ombre demeurent sur les mobiles de cet assassinat. Par exemple, indiquent plusieurs témoignages concordants, l'on a pu apprendre des déclarations de celui qui est présenté comme étant l'auteur du coup de feu, que l'assassinat du colonel Nnanga a été commandité. Et n'est pas survenu au cours d'un braquage qui a mal tourné. En effet, Sanders Kemegne Mepeyou affirme avoir reçu la description de la tenue vestimentaire du colonel Nnanga par téléphone, quelques heures plus tôt. Le commanditaire, toujours selon Sanders, lui a suggéré de rester en stand-by dans un stade de foot situé non loin du lieu du drame, en attendant l'arrivée de la victime.
Toutes choses qui supposent que le commanditaire savait que le colonel se rendrait ce jour-là chez Marie Archangelo (d'où l'idée de se planquer au stade du quartier). Ou alors que le colonel a été filé dès la sortie de son domicile. Cette seconde thèse paraît d'autant plus plausible que l'habillement de la victime a été décrit aux malfrats. Cependant, questions: Qui est ce mystérieux commanditaire, dont Sanders, pour l'instant, ne livre que le prénom : Gédéon? Ledit Gédéon, qui court toujours, est-il le commanditaire ou alors un simple intermédiaire entre le vrai commanditaire et les malfrats? "L'enquête se poursuit", affirme notre source, qui révèle par ailleurs que trois autres personnes sont actuellement exploitées dans le cadre de cette affaire. br>
Au demeurant, l'on peut tout de même observer que le mode opératoire adopté par les auteurs de ce crime rappelle certaines missions secrètes dans les armées [Pétain Nnanga a servi dans celle du Cameroun pendant plus de 38 ans (voir article ci-contre)] : parmi les exécuteurs, un seul individu connaissait le véritable but de la mission (assassiner le colonel), tandis que les trois autres ont été aiguillés sur une fausse piste (un simple braquage). C
Autre interrogation : Qu'a t-on proposé aux malfrats pour cette mission? Difficile à dire. Mais sans convictions, certaines sources familiales parlent d'une prime de plusieurs millions de francs Cfa, dont une partie aurait été payée à l'avance. Cette information n'a cependant pas été confirmée par nos sources. Lesquelles restent également sans indications précises sur les mobiles de cet assassinat, que l'enquête doit pouvoir révéler.
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